
L'onomastique étrusque semble avoir reposé sur deux éléments : le prénom (praenomen en latin) et le nom (nomen), le gentilice (nom de la famille, de la gens).
S'ajoutent parfois un patronyme (fils de- le nom du père) et un matronyme (fils de- le nom de la mère).
Un exemple avec cette séquence "Vel Partunus Velus clan Ramthas Cuclnial" dans laquelle on trouve
Vel (praenomen)
Partunus (nomen)
Velus clan "fils de Vel" (patronyme)
Ramthas Cuclnial "de Ramtha Cuclni" (matronyme)
Soit "Vel Partunus, fils de Vel et de Ramtha Cucini"
Remarquons que ce matronyme parfois ajouté était une particularité de l'onomastique étrusque longuement discutée : cf. mémoire de Master de L. Magnani, Le matronyme étrusque et ses implications socio-culturelles, 2013.
Un autre exemple:
J. Heurgon nous rappelle qu'un magistrat de Tarquinia s'appelait "Larth Arnthal Plecus clan Ramthasc Apatrual" soit "Lars, fils d'Arruns Pleco et de Ramtha Apatronia".
Autre exemple: la stèle bien connue d'Aviles Feluskes à Vetulonia.
L'inscription nous révèle qu'Avele Feluske était le fils de Tusnute et de Panalas.
Le donateur de la stèle étant hirumina phersnala (Hirumina de Pérouse).
Avile devait être célèbre (un roi porteur de la bipenne ou un guerrier héroïsé ?)
Ces quelques noms aux consonances si étranges pour nous suffisent à nous replonger dans le monde d'une civilisation disparue depuis plus de 2000 ans...Ces personnes ont existé...Leurs noms figurent sur des stèles, des cippes, des sarcophages, des artefacts, des inscriptions funéraires, des parois de tombes, des didascalies ou dans des textes de toute nature ...
Il faut savoir que chez les peuples de l'Antiquité (Grecs, Egyptiens, Assyriens...), les noms de famille n'existaient pas. En Italie, grâce aux inscriptions funéraires, on sait que les mêmes noms sont passés des Etrusques aux Romains; ils se sont pour certains perpétués jusqu'à nos jours : la famille CECINA de Volterra, par exemple...
Dans la liste de noms présentée en tête de cet article, on trouve celui de Thefarie Velianas, nom d'un roi de Caere qui figure à deux reprises sur les lamelles d'or de Pyrgi (port de Caere- Cerveteri). C'est une inscription bilingue (en étrusque et en phénicien) de la fin du VI è s. av. J.C.
Encore fallait-il la déchiffrer !
Le roi Thefarie Velianas dédie un sanctuaire en cadeau à la déesse phénicienne ASTARTE (UNI étrusque, JUNON romaine, HERA grecque).
Retrouvons ce prénom et ce nom figurant sur deux lamelles en étrusque:
Cerné en bleu pour le prénom et en rouge pour le nom. Se lit de droite à gauche (voir l'image ci-dessous)
La traduction des inscriptions de ces tablettes a permis d'identifier le personnage de Thefarie Valienas..
C'est ainsi que chaque nom d'homme ou de femme de la liste initiale (de l'encarté ovale) peut s'inscrire dans une certaine histoire.
Ils s'inscrivent dans une histoire plus ou moins détaillée...En tout cas on se souvient d'eux...
Certains personnages de haut rang ont même une généalogie : la tombe des Boucliers dans la nécropole de Monterozzi à Tarquinia (récemment restaurée en 2016) en fournit un bel exemple.
Plusieurs générations de la gens VELCHA figurent dans cet hypogée d'aristocrates d'époque hellénistique.
Cette généalogie a été établie par O.A.DANIELSSON, reprise et commentée par Lavinia Magnani qui a décrit cette tombe (Anabase 24, 2016, La femme étrusque et son époux à travers l'épigraphie).
Les 4 chambres de l'hypogée A,B,C,D; les petites lettres figurent les épitaphes pour chaque personnage. Le beau portrait de Lars Velcha.
Tombe des boucliers (IVè s. av. J.C). Couple identifié par les deux inscriptions : Velthur VELCHA et son épouse, Ravnthu Aprthnai.
Dans la chambre funéraire centrale on aperçoit le défunt, Larth Velcha accueilli par son épouse déjà morte, Velia Seithi, tout comme ses deux parents, Velthur Velcha et Ravnthu Aprthnai.... Une galerie de portraits de la famille VELCHA agrémentée d'inscriptions détaillant les noms et les charges exercées par chaque membre de la famille... Lavinia Magnani s'est intéressée avec passion et patience à ce magnifique document :
D'autres hypogées restituent le prestige social ou politique de leurs propriétaires (voir nos articles sur les hypogées gentilices des 6 janvier, 6 et 17 mars 2016). La région de Perouse est riche en témoignages de cette nature. L'histoire générationnelle des grandes familles est relatée parfois au-delà de l'époque hellénistique.
Reprenons par exemple l'hypogée des VOLUMNI (près de Pérouse) qui contient dix vastes chambres où sont représentées les membres de plusieurs générations du IIIè s. av. J.C. jusqu'à l'Empire :
Le fondateur, ARRUNS Volumnus, son épouse VEILIA Volumna, leurs enfants et petits-enfants...
Remarquons que les grands-parents portent des prénoms étrusques mais que leur dernier petit-fils, PUBLIUS Volumnus, citoyen romain au Ier s. av. J.C., illustre clairement l'évolution d'une famille qui s'est progressivement romanisée.
Nous connaissons bon nombre de gentilices de grandes familles qui ont fleuri au VIè s. av. J.C. : les APIRTHE, les SPURIAZA, les SPURIANA, les MATVE, les VINACNA, les FANURU...
Au IVè s. av. J.C., les APAIATRU, les ATIE, les ALVETHNA, les HULCHNIE, les VELCHA, les PARTUNU, les CUCLNIE, les PULENA, les PUMPU, les CEISINIE (cette gens existait encore dans la société et le gouvernement de Rome au Ier siècle de l'Empire).
Cependant, l'un des intérêts de la recherche onomastique appliquée à une civilisation de type archaïque comme celle des Etrusques est de nous révéler l'existence de certaines structures sociales et politiques de chaque époque.
Un dernier exemple pour illustrer cet aspect particulier de l'onomastique étrusque :
il nous est fourni par J. Heurgon.
Avle Alfnis lautni soit "Aulus, affranchi d'Alfius" ou encore :
Velia Tutnal lautnitha soit "Velia, affranchie de Tutia"
Larthi Alfnis lautnitha Percumsnas soit "Larthi, affranchie d'Alfnus, épouse de Percumsnas".
Nous apprenons que lautni / lautnitha correspondait sans doute à un statut spécifique entre le servus (esclave en latin) et le libertus (affranchi).
Ces précisions onomastiques nous font donc pénétrer dans la réalité sociale du personnel servile affidé aux grandes familles des "principes", (les aristocrates), réalité dont certains aspects nous échappent encore...
A suivre